Cet effet désigne un phénomène médiatique qui consiste à vouloir cacher une information (ici une photo) en obtenant à l’inverse une surexposition de ce qu’on a cherché à dissimuler. L’effet Streisand, du nom de la chanteuse Barbra Streisand, peut s’appliquer à l’occasion d’un festival photos à Deauville. La photo, signée Jehad Alshrafi, un des photographes palestiniens parmi les plus connus, figurait parmi celles sélectionnées pour le festival. Le cliché montre un match de football se déroulant au milieu d’immeubles éventrés de Gaza. La photo a été retirée par décision de la mairie. Résultat : cette photo n’a jamais fait autant parler d’elle. Analyse d’un phénomène médiatique et plus précisément, des raisons pour lesquelles supprimer une photo en cours de festival est une erreur majeure pour une municipalité.
photo : © Jehad Alshrafi (reporter palestinien) / Associated press
L’affaire Barbra Streisand, avait vu la chanteuse subir un effet boomerang lorsqu’elle avait lancé un procès à un photographe qui avait publié une photo de sa villa depuis les hauteurs d’un drone. Avant son intervention, la photo – et donc la maison de la star – était inconnue, mais une fois le procès commencé, tous les réseaux connaissaient celle-ci et en parlaient abondamment.
Sur le principe, c’est le scénario qui s’est produit dans l’affaire qui nous occupe à présent. La photo retirée avait été exposée au public sur l’Esplanade du port de la célèbre cité normande. Tout était parfaitement officiel. Elle s’inscrivait dans le cadre du Deauville Sport Images Festival, festival visible jusqu’au 6 septembre 2026, dans 14 points de la ville. Elle n’était pas montré de façon ostentatoire, elle était du même format que les autres, car elle était incluse dans un composite vertical joliment conçu, au milieu d’autres photos sportives. Pire : il fallait donc être du bon côté de la rue pour la voir ou faire le tour de la colonne !
Mais alors pourquoi cette photo a-t-elle été retirée par la municipalité ? La réponse officielle va dans le sens d’une justification qu’on pourrait qualifier de « clientéliste » (dans le sens ne pas déplaire à une corporation, une communauté, voire quelques individus). Je ne m’attarderai pas à en expliciter les détails apparemment très politiques. Mais au delà du caractère partisan contestable, la municipalité a commis à mon avis quatre erreurs d’appréciation purement photographiques.

Première erreur : la photo a été dans un premier temps sélectionnée pour ce festival de photo, acceptée, mise au format d’affichage et affichée à Deauville. On peut concevoir de ne pas sélectionner une photo « sensible » dès le départ au motif même du principe de présélection qui opère un tri dans les photos proposées. Mais pour une municipalité sérieuse, qui accueille par ailleurs le prestigieux Festival du film américain, le comportement de retirer une photo une fois agrandie et affichée pour les besoins de l’exposition, apparaît comme un aveu d’amateurisme incroyable. D’ailleurs la photo ne tombait aucunement sous le coup de la Loi (pas d’outrage aux bonnes moeurs). Pire : elle respectait parfaitement le cahier des charges du Festival : photo de Sport, à but social, culturel ou humain, produite dans les 12 derniers mois. Ceux-la même qui l’ont forcément vue et cautionnée lors de sa sélection, se dédisent par la suite. C’est vraiment stupide surtout pour une exposition temporaire qui par définition, ne dure qu’un temps (3 mois) pendant les congés d’été. Ne suffisait-il pas d’attendre que l’exposition s’achève ?
Seconde erreur : la politique et le sport, particulièrement le football, ont toujours été très intriqués comme la Coupe du Monde de Football de 2026 l’a démontré une fois de plus lorsqu’un arbitre somalien internationalement reconnu a été refoulé à la frontière des Etats-Unis et prié de rentrer dans son pays ! Et c’est autrement plus choquant que cette photo ! Certes on peut admettre que la photo de Gaza (le fait même qu’elle se déroule à Gaza) est objectivement plus politique ou humanitaire que sportive. Mais cette photo n’aurait jamais été retirée au festival de photo-journalisme Visa pour l’Image de Perpignan ou à celui des Rencontres photographiques d’Arles par exemple. Le coup de projecteur sur ce festival deauvillois assez méconnu (c’est le 2e du nom) n’en sera que plus grand, en le pointant du doigt de façon négative.
Troisième erreur : cette photo n’est pas que politique. Que voit-on en fait ? Des immeubles en ruine, chancelants, fracassés de toutes parts, mais un îlot de verdure qui semble avoir été réaménagé. Comme si le sport était un refuge, un lieu sacré auquel même les combattants les plus fanatisés accordent le plus grand soin. La symbolique est forte. Et c’est une réalité : partout où l’on va dans le monde, que le pays soit riche ou déshérité, que le lieu soit adapté ou pas, qu’il y ait un terrain ou une esquisse de rectangle avec du sable et des cailloux, des jeunes jouent au football, ici il s’agit d’un match entre le Gaza Sports Club et le club Al-Ahly. Quelle autre activité et même quel autre sport gratuit est autant pratiqué de cette façon ? Aucun autre.
La photo redonne donc de la foi et véhicule un message d’optimisme. Celle qui dit que même au milieu du malheur, l’humain a besoin de retrouver des repères et mener des activités qui donnent du sens. Loin d’être une image de guerre, ce cliché est une belle preuve de tentative de reconstruction. A défaut de reconstruire les bâtiments, faute d’argent, on reconstruit les coeurs.
Enfin, dernière erreur : certaines photos – à l’heure de l’iA capable de truquer un cliché de A à Z – semblent comme irréelles et c’est la force même du media Photo (et de son photographe) de parvenir à générer des clichés audacieux et presque surnaturels sans la moindre aide d’une Intelligence Artificielle.
Bref, cette photo entre dans la longue liste des clichés qu’on aura voulu cacher mais qui ressortent par la grande porte, avec un intérêt et une exposition démultipliés. Bref, l’effet Streisand.
