Au pays de l’Oncle Sam, le fabricant chinois de drones et de systèmes de stabilisation DJI, comme avant lui Huawei et ses smartphones, se retrouve au coeur d’une attaque de ses intérêts commerciaux. En effet, le Congrès (américain) s’intéresse depuis plusieurs années au risque sécuritaire – réel, supposé, ou fantasmé – que représentent les acteurs technologiques non-américains, et implicitement ou explicitement, chinois.
C’est pourquoi le Congrès, dès février 2023 par le biais du American Securit Drone Act (ASDA) – a commencé par interdire l’emploi de drones d’origine non-américaine dans les administrations du pays. DJI n’était pas seul concerné mais du fait de sa position de leader, le fabricant avait déjà été directement impacté. L’ASDA a été initié à l’époque par Joe Biden en personne, c’est utile de le rappeler.

Plusieurs menaces successives d’interdiction
Seconde phase, toujours en 2023, deux membres de la Chambre des Représentants (à majorité républicaine) – Elise Stefanik et Mike Gallagher – ont lancé un projet encore plus virulent nommé « Countering CCP Drone Act » et ont remis un rapport en ce sens. Ce projet, assez proche de la décision de fin 2025 (voir plus loin), visait à reconsidérer les autorisations d’exploitation des aéronefs, notamment, sous l’égide de la FCC (organisme qui régule les télécommunications aux Etats-Unis). A terme, le but visé était d’interdire la vente de nouveaux drones DJI aux Etats-Unis et au pire, à clouer au sol ceux que les particuliers et professionnels possèdent déjà !
L’hypothèse que ce projet soit voté est resté assez improbable tant que l’élection présidentielle de novembre 2024 n’avait pas eu lieu. Mais avec l’arrivée de Donald T., obnubilé par « l’America first » et tout ce qui peut lui conférer une aura autoritaire, les cartes ont été rebattues avec violence…
Même avant l’élection de novembre 2024, l’éventualité d’une telle mesure était déjà suffisamment prise au sérieux par la firme chinoise pour qu’elle se soit fendue d’un communiqué, reprenant point par point les arguments invoqués.
Mais quels sont justement les arguments de ce Countering CCP Drone Act censé rendre DJI (et les autres fabricants non-américains) coupable de tous les maux ?
Depuis toujours, il est reproché aux fabricants d’aéronef de mettre au point des drones-espion au service d’objectifs militaires, DJI étant considéré (par les autorités US) comme une « Chinese military company” et non comme une compagnie privée. Dans la même idée, l’organisation prochaine de manifestations sportives d’envergure (Coupe du monde de football en 2026, Jeux Olympiques à Los Angeles en 2028) rendait ce sujet hautement sensible.

Les deux membres de la Chambre des Représentants ont surtout reproché à DJI de vouloir collecter des vues de type « flight logs » (données de vol), photos, et videos avec l’objectif détourné de transmettre ces données aux autorités chinoises.
Notez que les deux membres qui ont lancé le Countering CCP Drones Act sont républicains et considérés comme épousant de près la ligne de Donald Trump. Elise Stefanik a défendu successivement des thèses plutôt progressistes puis virage à 180°, elle a fait partie des élues reprenant à son compte les affirmations trompeuses de Trump en 2020 sur les fameuses prétendues fraudes électorales. C’est vous dire la crédibilité de la républicaine en matière de preuves… ! Puis plus récemment, elle a appelé le gouvernement fédéral à cesser ses financements à Harvard, école prestigieuse traité par ses soins de « pourriture ». Une élue mesurée et délicate en somme…
Le Countering CCP Drone Act a aussi accusé DJI d’espionner la chaleur corporelle ou la fréquence cardiaque des concitoyens américains… Enfin l’entreprise a été accusée de soutenir la politique chinoise qui bafoue les droits humains à travers les Ouigours notamment… Et de faire travailler des enfants ! Ca fait beaucoup d’accusations.
Bref, au final, le National Defense Authorization Act, en 2025, a repris ces arguments, sans apporter de preuves, et a entériné la mesure d’interdiction des drones. Sous couvert de « protectionnisme », il apparaît que les autorités américaines veulent surtout faire en sorte que les fabricants américains puissent se faire une place au soleil des aéronefs. Quoi de plus efficace que de fermer le marché chinois dans ce but ?

Les contre-arguments de DJI (à l’époque et récemment)
Dès les premières accusations, en 2023, DJI n’est pas resté de marbre. Mais plutôt que de répondre frontalement, l’entreprise a préféré prendre à témoin les utilisateurs américains de drones via son blog, et a publié en mars 2024 un communiqué, dans lequel elle a répondu point par point aux critiques émises dans le cadre du Countering CCP Drones Act puis les as répétés en partie dans les projets suivants.
D’abord DJI s’est défendue de collecter « par défaut » des vues de type « flight logs » (données de vol), photos, ou videos qu’enverraient les pilotes de drones au fabricant ou à des tiers, selon une logique de partage de données. Le terme « par défaut » a une importance extrême. Cela signifie que DJI rappelle que le partage de données n’est possible que si l’utilisateur entreprend une démarche volontaire (opt-in) de partage de données (avec l’entreprise). Et DJI de préciser que même ceux qui souhaitent prendre des précautions ultimes peuvent activer sur leur mobile ou leur tablette le mode Local data Mode ou même se placer en mode « Avion », n’émettant du coup aucune donnée via Internet.
Donc non, selon DJI, il est faux de dire ou de laisser entendre que l’entreprise reçoit par défaut les données des drones en vol. Des sources indépendantes privées telles que Kivu Consulting ou Booz Allen Hamilton ont d’ailleurs réalisé des tests de sécurité sur les données DJI et n’ont trouvé aucune confirmation de données que puisse collecter les drones vers DJI, le gouvernement chinois, ou des tiers…
Concernant la question de la reconnaissance de la chaleur corporelle, il est exact que des essais d’évaluation ont été effectués durant la pandémie de COVID-19 par des drones DJI à la façon d’un thermomètre médical infrarouge ou pour mesurer des installations électriques. Mais DJI affirme n’en avoir pas conseillé l’utilisation, d’autant que les mesures ne sont pas suffisamment précises (elles varieraient à 0,5° près) et ne sont donc pas qualifiables de « médicales ». D’autre part, concernant la mesure de la fréquence cardiaque (qui s’avère utile pour repérer des personnes dans des décombres par exemple), DJI affirme que cette technologie émane d’un autre fabricant de drones et non de sa société.
DJI s’est aussi défendu que ses drones puissent être volontairement utilisés à des fins militaires. L’entreprise affirme ne pas chercher à ce que son réseau de revendeurs fasse du business pour des opérations de combat. Ce qui est vrai en revanche, est que DJI ne peut empêcher que ses drones se retrouvent sur des terrains de combat. Tous les jours, les fils Bluesky ou Twitter (pardon, X) montre des drones Mavic à l’usage chez les combattants ukrainiens ou offerts aux combattants dans le cadre de campagnes de soutiens. Et les russes en possèdent probablement aussi…
Comme on le voit toute la difficulté est que certaines accusations sont fondées sur des faits parfois sortis de leur contexte, ou amplifiés.
Et les droits humains ?
Reste la problématique de la Chine sur les droits humains. Le rapport des élus américains pointe la surveillance supposée par les drones DJI du peuple Ouïgour qui a d’ailleurs déjà valu à DJI d’être placé (comme Huawei) sur une liste noire (en 2020) des entreprises « qui présentent un risque pour la sécurité des États-Unis ». L’entreprise chinoise a d’ailleurs été interdite de CES en 2023. DJI rétorque sur son blog que ses drones peuvent être achetés n’importe où dans le monde puisqu’ils sont « off-the-shelf » (en vente libre) et que le fabricant ne peut donc en maîtriser ou interdire l’usage. DJI ne peut que déclarer que ses produits « sont développés pour des usages pacifiques et civils uniquement« .

La situation depuis fin décembre 2025
Elle s’est radicalisée par l’entremise du Président de la Commission fédérale des communications des États-Unis, Brendan Carr, nommé conjointement par… Donald Trump (dès son 1er mandat) puis renommé par un certain… Joe Biden. Certes, un audit (obligatoire) de sécurité sur la situation réelle des produits DJI (*), devait avoir lieu, DJI l’a réclamé plusieurs fois. Mais l’audit en question, de bonne ou mauvaise foi, n’a pas (encore) été lancé et la loi s’est donc appliquée… par défaut ! Même si DJI espère une dérogation future, et se tient à la disposition des autorités américaines, la situation est complètement bloquée (pour ne pas dire entérinée) à court et moyen terme. D’ailleurs la loi est déjà entrée en vigueur depuis le 22 décembre 2025. L’entreprise et le gouvernement chinois(e) ont évidemment protesté, évoquant notamment une discrimination. Peine perdue.
L’audit évoqué concerne tous les produits critiques de transmission de données. Pour les drones, la nouvelle loi signifie donc que les nouveaux aéronefs DJI, n’ont plus de certification, et ne pourront donc plus être commercialisés sur le territoire américain (ni importés de fait). Même les contrôleurs de vol ne pourront être certifiés. Par contre, les drones actuels peuvent être utilisés.
Le dernier modèle DJI à avoir été autorisé a été l’Avata 360. il n’est donc pas concerné par la non-certification, pas plus que les modèles antérieurs Mavic 4 Pro ou Mini 5 pro qu’on trouve (en théorie) toujours à la vente. Il existe donc encore des drones mêmes récents, que l’on peut faire voler. Voilà pour le court terme…
Mais à moyen terme, le robinet des nouveaux modèles autorisés chez DJI étant fermé, les stocks de drones DJI vont très vite s’épuiser, s’ils ne le sont pas déjà. Problématique encore plus grave, un drone ça s’use, ça s’abîme, ça vieillit, ça se casse, a fortiori s’il est utilisé pour des besoins professionnels. Pour combien de temps pourra-t-on encore voir voler des drones DJI dans le ciel américain ? Les mois, en tout cas les années, sont compté(e)s. Et des sociétés vivant d’activités dronesques (manifestations privées, immobilier, architecture…) vont probablement mettre la clé sous la porte par dizaines, sans compter toutes les activités relevant de la cartographie aérienne ou de la surveillance agricole pour ne citer que ces seuls secteurs. Et les particuliers vont devoir se rabattre sur des modèles plus bas de gamme d’autres marques. Bref, le milliardaire de la Maison blanche est vraiment un génie des affaires… !
Plus grave encore : les autorités américaines surestiment la capacité des entreprises « made in USA » sur ce secteur. DJI n’est pas leader par hasard, l’entreprise chinoise a une décennie d’avance technologique en matière de conception et d’ingénierie, ou encore de fabrication de batteries; ainsi des modèles comme le Mavic ou le Mini pro n’existent chez aucun concurrent. Les entreprises américaines (ou même européennes) ne peuvent donc rivaliser à court et moyen terme et pas avant de nombreuses années (au mieux). Et quand bien même elles le pourraient, elles ne vont pas combler les manques du marché américain du jour au lendemain. Enfin, les produits chinois sont économiquement attractifs pour le consommateur, et compatibles avec une très grande qualité d’ingénierie. Les entreprises américaines pourront-elles s’aligner sur les prix chinois ? Le drone grand-public restera-t-il abordable à qualité égale ? Aux U.S.A, la réponse est très clairement non.
(*) Le fabricant européen (moins connu) Autel Robotics est aussi visé par la même interdiction.
Evaluation indépendante rendue publique
DJI a bien sûr fait appel de la décision de la FCC et a lancé une mission d’évaluation indépendante. L’évaluation a été réalisée par OnDefend, une société de cybersécurité basée aux États‑Unis et de confiance pour les acteurs de la sécurité nationale et les dirigeants d’entreprise. L’équipe de sécurité offensive d’OnDefend comprend des professionnels de l’armée et du gouvernement américains. Elle s’est déroulée d’octobre 2025 à mars 2026. Elle s’articulait autour de trois enjeux de sécurité nationale : la souveraineté des données, les vulnérabilités matérielles et les risques de manipulation de drones.
L’évaluation a couvert le modèle DJI Air 3S avec la radiocommande RC 2 et le DJI Matrice 4E avec la radiocommande RC Plus 2 Enterprise, soumettant les deux systèmes à des tests d’intrusion avancés portant sur les domaines des logiciels, du matériel et des radiofréquences.
L’évaluation a été autorisée par DJI, mais réalisée de manière indépendante. Pour préserver l’intégrité de l’évaluation, des unités grand public ont été achetées directement auprès de points de vente au détail sans notification préalable à DJI, et des unités destinées aux entreprises ont été obtenues à partir des stocks existants des distributeurs. Tous les appareils testés reflètent la distribution standard du marché américain.
Les conclusions ont été publiées le 28 Mai 2026 : l’évaluation n’a révélé aucun résultat critique, élevé ou de risque moyen. C’est à dire dans le détail :
- Aucune preuve de transmission de données en dehors des États-Unis n’a été identifiée. Toutes les connexions observées depuis les applications de commande de vol DJI se résolvaient vers une infrastructure située aux États-Unis.
- Aucune porte dérobée ni aucun mécanisme d’accès à distance non autorisé n’a été trouvé. Les contrôleurs ont résisté à toutes les tentatives de jailbreak et de modification du micrologiciel.
- Aucune émission de radiofréquence inexpliquée n’a été identifiée. Tous les signaux détectés ont été attribués à des fonctions système connues. Les émissions qui n’étaient pas auparavant documentées dans les dossiers de la FCC ont été confirmées comme étant des artefacts standard des méthodes de génération de signal, et non des canaux clandestins.
- Aucune altération de la chaîne d’approvisionnement ni modification matérielle non autorisée n’a été détectée.
Pendant la période de tests, l’évaluation des systèmes de drones Air 3S et Matrice 4E menée par OnDefend n’a identifié aucune preuve claire de portes dérobées cachées, aucune transmission de données en dehors des États-Unis et aucune voie exploitable pour un détournement ou une militarisation. » Aucun résultat critique ou à haut risque n’a été observé. Pour garantir la sécurité nationale, des tests continus du firmware, des mises à jour logicielles ainsi que la vérification de l’intégrité du matériel et des puces sont recommandés pour une validation continue et ininterrompue.» – OnDefend 2026 DJI Security Assessment
« C’est l’évaluation de sécurité indépendante la plus complète jamais menée sur nos produits », a déclaré Adam Welsh, responsable des politiques globales chez DJI. « Ces conclusions confirment ce que DJI a toujours soutenu : nos produits sont sûrs, nos pratiques en matière de données sont transparentes et les préoccupations à l’origine de notre inscription sur la FCC Covered List ne sont pas étayées par des éléments techniques. » Nous avons commandé cette évaluation indépendante car nous pensons que les faits doivent éclairer les décisions politiques. Nous appelons la FCC à examiner attentivement ces conclusions dans le cadre de notre appel en cours, et nous restons déterminés à dialoguer de manière constructive avec les autorités compétentes.
