Cette séance mythique fut la première en tant que séance publique payante (la précision est d’importance). Elle a eu lieu le 28 décembre 1895 dans le salon indien du Grand Café à Paris, au 14 boulevard des Capucines, dans le 9e arrondissement de Paris. Un hôtel (l’hôtel Scribe) y est implanté aujourd’hui mais il a respecté scrupuleusement le lieu et a préservé en sous-sol une salle nommée aujourd’hui « le 1895 » qui fut bien celle où a eu lieu la première projection publique.
Les frères Lumière projetèrent au Grand Café 10 films courts d’1 minute aux 33 spectateurs présents. Chacun de ces films est une perle pour les historiens du cinéma mais les deux plus connus sont probablement la sortie de l’usine Lumière à Lyon, et l’Arroseur arrosé (vrai titre : le Jardinier), premier film comique au passage… Les 8 autres films sont moins connus mais néanmoins révélateurs de l’époque : on y recense La voltige, la Pêche aux poissons rouges, le débarquement du Congrès de Photographie à Lyon, les Forgerons, le repas de bébé, le Saut à la Couverture, la Place des Cordeliers à Lyon, la Mer (baignade en mer) 🙂

Les réactions furent très enthousiastes car il faut réaliser avec nos yeux d’aujourd’hui que le mouvement du Cinématographe, c’était un peu comme de la magie à l’état pur ! Rendez-vous compte, des images qui bougent après pas loin de 70 ans de photographie fixe ! Le bouche-à-oreille fonctionna très vite, avec un slogan parfait : « on pouvait voir sur écran des gens bouger comme dans la vie » !
Mais bien qu’il s’agisse de la première projection publique, l’histoire des projections ne commence pas là. En effet, avant cette première projection publique payante considérée comme précurseur, il s’est produit une foultitude d’événements dont une précédente séance !
Revenons pour cela 10 mois plus tôt lors de cette fameuse année 1895. Pour commencer, les frères Lumière déposèrent le brevet de leur invention dès le 13 février, suivi du dépôt du nom Cinématographe qui fut enregistré le 10 mars 1895.
Le 19 Mars 1895, c’est une autre grande date : les frères Lumière filment leur premier court métrage. Il s’agit de la sortie des usines Lumière à Lyon, Monplaisir, chemin Saint-Victor (aujourd’hui rue du 1er Film). Arrêtons-nous un instant sur ce film mythique, car contrairement à une idée reçue, la version que l’on peut voir… n’est pas l’unique version filmée.

En effet, il existe au moins 3 versions connues de cette sortie d’usine (et visiblement une 4e). La nécessité de disposer de plusieurs versions était imposée par un aspect technique de taille : le tirage de copies détériorait le négatif original à un point tel que pour conserver un original propre, il était préférable de refilmer la scène !
Ainsi après le 19 Mars 1895, une 2e version sera tournée le 10 mars 1896, soit 1 an plus tard, et projetée le 10 juillet 1896 à New York.
Le 15 Août 1896, une 3e version est filmée et projetée le 4 Octobre 1896. Elle est d’ailleurs si « nouvelle » qu’elle est nommée ainsi (« Nouvelle sortie de l’usine Lumière »). Enfin une 4e version (dont on n’a pas la trace visuelle filmée) aurait été tournée en février 1897.
Les frères Lumière ont donc re-mobilisé les ouvriers / ouvrières et cadres de l’usine plusieurs dimanches, après la messe, le dimanche étant un jour idéal pour s’assurer de la disponibilité des figurants. Cela explique certaines tenues très “endimanchées” des travailleurs (euses) de l’usine. Moralité : le 1er film de l’histoire du Cinématographe, n’existe pas en une seule version, et loin d’être un documentaire spontané, il fut « fictionarisé », en tout cas mis en scène. On peut le comprendre, les frères Lumière voulaient un résultat probant et n’avaient pas le droit à l’erreur.

Mais revenons à l’année 1895. Le 22 Mars 1895, soit 3 jours après avoir filmé la sortie des usines Lumière, les frères Lumière présentent leur nouvelle invention (qu’ils ont déjà breveté) lors d’une séance « publique-privée » (gratuite) qui se déroule à Paris, lors d’une conférence à la Société d’Encouragement pour l’Industrie nationale, en présence de riches industriels, notamment Léon Gaumont, directeur du Comptoir de la Photographie, parmi les invités.
Il se sera donc écoulé 9 mois entre mars et décembre 1895 pour passer de la 1re projection publique-privée gratuite à la première projection publique payante.
Un dernier mot sur une confusion fréquente : le fameux film L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat ne fait pas partie des 10 films projetés lors de la séance publique payante, puisqu’une première version n’a été tournée que début 1896 (en janvier), donc à une date postérieure à la projection payante de fin 1895. Mieux : la version connue de cette même arrivée de train ne fut réellement tournée qu’à l’été 1897. Et les spectateurs, contrairement à une légende, ne furent pas si effrayés que cela par ce train arrivant en gare de la Ciotat. Les « salles de projection » étaient petites, l’écran tout autant, pas de quoi effrayer à ce point. Pas de son non plus (or on sait que le son participe beaucoup à l’effroi). Et sans doute savaient-ils depuis quelques mois de quoi le Cinématographe était capable !
Pur finir sur une note plus récente, voici la version de l’arrivée d’un train en gare de la Ciotat, remastérisée (et recolorisée) en 4K60p grâce à l’I.A (Gigapixel A.I de Topaz Labs). Une version qui se base sur la version d’Août 1897. Quelques imperfections mais c’est tout de même pas mal. Comme on peut le discerner, l’action des passagers et du chef de gare, est bien différente de la version de 1895.
La remastérisation est superbe, passant d’une fréquence image de 18 à 60 im/s. Par contre, les sons sont bien sûr ajoutés, le cinéma sonore n’existait pas encore !
