Ce portrait réalisé en 2023, revient sur le devant de la scène aujourd’hui. On y découvre les 4 membres d’équipage de la mission Artemis II (Reid Wiseman, Victor Glover, Christina Hammock Koch, et Jeremy Hansen), opération menée conjointement par la Nasa et des opérateurs privés (Space X et Blue Origin). Trois des quatre membres sont américains sauf Jeremy Hansen qui est canadien (une première).
La mission Artemis II part pour la Lune (distante tout de même de 384.000 kms) après plus de 50 (!) années sans mission habitée autour du célèbre satellite lunaire. La finalité est d’étudier l’option future de partir de la Lune pour aller explorer des planètes lointaines. La mission Artemis n’alunira pas, elle doit à la fois vérifier le bon comportement du vaisseau (Orion) qui transporte un équipage pour la première fois mais aussi observer des points d’alunissage potentiels depuis la face cachée de la Lune pour une future mission en 2028. L’air de rien, même si le satellite naturel de la Terre nous paraît proche et familier, des astronautes ne se seront jamais autant éloignés de leur chère planète bleue ! La mission n’est donc pas anodine, ni sans risque comme le rappelle le staff de la Nasa.
La mission refait parler d’elle à présent à l’occasion de la prochaine planification de décollage, fixée au 1er avril 2026 mais pouvant être reportée de jour en jour jusqu’au terme de la fenêtre de lancement fixée à fin avril. Un décollage déjà maintes fois retardé depuis près 2 ans, ce qui s’explique en partie par l’enjeu d’une mission habitée dans laquelle les risques sont pris en compte pour les réduire à l’extrême. Le traumatisme de la mission Challenger survenu le 28 Janvier 1986 et du décès de ses 7 astronautes américains, est encore vif. Et surtout, cela fait plus de 50 ans qu’aucun humain n’a été expédié en orbite autour de la Lune !
Les 4 membres emportent avec eux une GoPro Hero11, un boîtier Nikon Z9 et un iPhone 17 Pro Max pour leur usage « personnel ». Oui ni Xiaomi, ni DJI, ni Oppo… C’est quand même une mission américaine (avec un canadien)
Blague à part, les matériels ont dû être homologués pour être sûr de leur leur résistance. Matériel qui s’ajoute aux (5?) caméras embarquées externes du vaisseau. Mais leur matériel perso est dépourvu de de connexion Internet ou de Bluetooth (on peut comprendre pourquoi), il se destine juste à faire des photos et vidéos « perso ».
Maîtriser la communication
Mais revenons à la photo officielle de l’équipage. La Nasa signe évidemment elle-même ce genre d’image pour mieux maîtriser sa communication. Toute photo officielle reflète à la fois l’esprit de l’entreprise spatiale (américaine de surcroît), celle de la ou des nations qui composent l’équipage et elle devient aussi la mémoire (parfois tragique comme en 1986) de l’aventure d’une mission. La photo officielle d’une équipe d’astronautes comporte aussi une lourde charge émotionnelle et symbolique. Et c’est ensuite la photo de référence… pour la postérité.
Côté préparatifs techniques, il faut comprendre qu’aujourd’hui, la photo officielle de la « team » qui va partir pour la face cachée de la Lune fait l’objet de nombreuses concertations, entre la direction de la Nasa, son service de communication, le superviseur du photographe, le photographe lui-même, les membres de sa propre team et (on imagine) les astronautes ! Lesquels ne sont ni des acteurs ni des mannequins mais des pilotes, ingénieurs, scientifiques… Bref, des hommes, une femme, qui ne sont pas nécessairement habitués à adopter une attitude définie devant l’objectif d’un appareil photo.
Pire (ou mieux, c’est selon) : chaque aspect des photos finales fut discuté et planifié bien à l’avance, même si des changements de dernière minute peuvent se produire pendant le shoot (aveu du photographe en personne) !

Composition photographique
Les 4 astronautes de la team Artemis II ont été placés dans une jolie composition en triangle. On notera que cette figure du triangle a déjà été utilisée antérieurement (voir ci-après).
Victor Glover est au sommet de ce triangle. Cet ancien pilote de chasse est la toute première « personne de couleur » à effectuer une mission lunaire. Il est d’ailleurs le seul à regarder l’objectif (j’y reviens plus loin).
Au premier plan, Reid Wiseman est le commandant du vaisseau, entouré de Jeremy Hansen (à droite) et Christina Koch (à gauche). Pour l’anecdote (d’importance !), Christina Koch est la première femme à s’élancer pour une mission autour de la Lune, et comme pour ne pas risquer de perturber ce petit moment historique, le photographe a visiblement pris soin qu’elle ne soit pas infériorisée par sa taille; Christina Koch est en effet bien plus petite que ses collègues hommes (plutôt grands par ailleurs), comme en atteste cette autre photo.
Les postures sont fières, presque solennelles, l’angle est dramatisé par une légère contreplongée. On peut noter un mélange de volontarisme et de calme, sans exubérance et surtout, sans vrai sourire (j’y reviens plus loin)…
La photo est l’oeuvre de Josh Valcarcel, un photographe scientifique rattaché à la Nasa mais qui affrontait là un sacré challenge ! Le cliché a été pris avec un boîtier moyen format sorti en 2019, le superbe Hasselblad X1D II 50C (il fallait bien ça !) au 80mm à f/16, 1/250 sec, ISO 200.

Source d’inspiration et adaptation
Josh Valcarcel raconte l’anecdote qu’il s’est inspiré en partie de la photo officielle d’Apollo 11 prise en 1969, avec Neil Armstrong, Michael Collins et Edwin Buzz Aldrin (encore vivant aujourd’hui à 96 ans !). Après tout, rien d’étonnant puisque Artemis est tout de même, dans la mythologie grecque, la soeur jumelle d’Apollon qui a donné son nom à la première mission lunaire ! Et Artemis est secondairement la Déesse de la Lune… La boucle est bouclée…
Mais l’inspiration d’Apollo est plus précise : sur cette photo entrée dans l’Histoire, on note le sourire d’Armstrong (assis à gauche, c’est le commandant du vaisseau) et celui d’Aldrin (assis à droite) et c’est l’expression plus sérieuse de Collins (debout, au centre), qui retient le plus l’attention.
Or c’est précisément l’expression de ce pilote d’essai qui a inspiré le photographe de la mission Artemis II. Il a été séduit par le mélange de détermination et de sérieux de Collins, expression qu’il a souhaité transposer aux membres de la mission Artemis qu’il a photographiés. Une fois qu’on connaît ce contexte, le parallèle est effectivement assez frappant entre l’attitude de Collins en 1969 et celle des 4 astronautes qui vont s’élancer en 2026 !
Josh Valcarcel ne s’est pas contenté de puiser son inspiration dans la photo officielle d’Apollo 11. Il a eu l’idée d’imaginer une modernité dans la composition, justifiée par le fait que la mission d’Artemis II est censée se poursuivre dans les générations à venir. L’expression de Collins, quoique séduisante, était un peu trop sérieuse à son goût. Alors Josh Valcarcel s’est efforcé de l’adoucir par un éclairage plus approprié et une expression faciale plus avenante. Ensuite et surtout, il a appliqué l’attitude de Collins aux 4 membres d’Artemis II. Il faut dire que le photographe était gêné par le manque d’unité dans la composition photographique des 3 astronautes de la mission Apollo 11.
Autre touche de modernité, en apparence banale, le souci du détail symbolique comme le casque d’astronaute que tient Christina Koch : c’est l’idée de ne pas oublier que le voyage de ces astronautes affronte des éléments « extra-terrestres ».
Enfin Josh Valcarcel a revendiqué le choix d’un fond neutre, sombre et de couleur bleue. C’est un élément plus audacieux qu’on ne croit et qui a a suscité de longues discussions, voire des désaccords.
Bref, même si personne n’agit et ne décide vraiment seul, le photographe d’une mission spatiale, en tant que « créateur », n’est pas un simple exécutant.
Reste un petit secret sur lequel Josh Valcarcel ne s’est pas exprimé : pourquoi les astronautes ne regardent-ils pas tous l’objectif ? La part de « modernité » qu’il évoque ? Peut-être. Ainsi au sommet, Victor Glover regarde l’objectif, alors que Christina vise un point situé un peu derrière. Et ses 2 collègues masculins… scrutent un point situé dans la diagonale opposée ! Je ne vois pas d’autre explication à ce « désynchronisme » que celui de créer une dynamique, tout en apportant une touche de « posture impériale ».

J’oserais une comparaison facétieuse. Cette posture solennelle des membres de la mission Artemis II, me fait tellement penser à la manière dont on représente les grands hommes ou femmes américain(e)s. Scrutez donc la posture des 4 présidents américains du mont Rushmore : George Washington, Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln !
Comme ces figures politiques, les 4 astronautes de la mission Artemis II seront probablement perçus comme de vrais héros de l’Amérique, des conquérants d’un idéal … à qui on peut souhaiter de réussir ce nouveau pas pour l’Humanité.
Crédits photo :
(intro) : © Josh Valcarcel / Nasa (libre de droits)
(Apollo 11) : © Nasa (libre de droits)
(Mont Rushmore) : RJA1988 / Pixabay (sous licence gratuite)
