En soi le selfie – se photographier ou se filmer – n’est pas un phénomène à proprement parler récent. L’humain s’est toujours inclus de façon plus ou moins aisée dans le cadre d’une photo et ce, même quand le photographe est censé photographier sa famille. On a tous vu ou vécu ce père ou cette mère de famille poser l’appareil sur pied, cadrer, déclencher le retardateur, puis entamer un petit sprint pour rejoindre sa tribu en s’immobilisant, l’air faussement décontracté ! 🙂 Le selfie n’est finalement qu’une facilitation extrême du procédé d’antan : il suffit de tendre le bras, de s’inclure dans la photo, seul ou accompagné, et de choisir un arrière-plan intéressant. Analyse.
Bien sûr, la propension à faire du selfie a augmenté grâce à la démocratisation des voyages qui a démultiplié les situations susceptibles de donner lieu à un selfie, mais aussi par mimétisme comportemental.
Les fabricants ont emboîté le pas en faisant le maximum pour faciliter l’usage du selfie : accès immédiat à la fonction par une seule touche externe ou sur écran, grand-angulaire, amélioration de la qualité de la caméra avant, production de perches à selfie, etc.


Alors, si le selfie est juste une évolution de nos photos familiales, pourquoi se poser des questions ?
D’abord, le selfie n’est plus un simple amusement dans un cercle familial privé, il est sorti de ce cadre intime pour devenir omniprésent dans les lieux publics. Google fait état de 4 billions de selfies qui ont été uploadés rien que sur Google photos en 2015. Un chiffre donc largement à réévaluer si l’on prend une référence actuelle.l Ou es prévisions qui font état de 2,87 milliards d’utilisateurs de smartphones dans le monde !
Ensuite, les photos se partagent dans la seconde sur Instagram, Facebook, What’sApp ou Snapchat. Ce facteur est très important, car cette instantanéité, cette coupure avec la frontière du temps et de l’espace, accentue la tendance à faire des selfies pour tout et n’importe quoi. Cette recherche de la réaction de l’autre peut pousser à des actes imbéciles comme ces inconscients un peu acculturés qui se complaisent à se prendre en selfie devant des lieux de mémoire comme le musée d’Auschwitz. Et que dire des selfies devant un accident de la route, après l’atterrissage d’un avion en urgence, où la bêtise n’a plus de limite ni de frontières…

Enfin, le selfie devient à la fois la traduction d’un culte de soi et, selon les psys, d’une faille narcissique. Miroir, mon beau miroir… Le selfie peut même tuer : chute depuis le sommet d’un pont ou d’un édifice après avoir tenté de prendre la photo la plus acrobatique, choc ferroviaire suite à un selfie sur les rails, électrocutions, noyades ou accidents de bateau en nombre. Dans le monde, Inde en tête, les décès par selfie tueraient même 5 fois plus que les requins selon Le Journal of Family Medecine and Primary ! Très précisément 250 personnes mortes de selfie, contre 59 par des squales.
Les dangers peuvent aussi venir d’une starification excessive. Début 2019, l’instagrameuse taïwanaise Gigi Wu – paix à son âme – mais ont le Q.I ne flirtait apparemment pas avec les sommets qu’elle gravissait, a fini par chuter d’une montagne. Elle se prenait en selfie en bikini au point culminant de plusieurs montagnes de Taiwan et diffusait ses photos sur Instagram. Les marques sponsorisaient ses « exploits », générant à leur tour un engrenage de recherche de notoriété à tout prix. Ironie tragique de l’histoire : l’égérie d’Insta est morte de froid en raison de sa tenue légère. Triste fin. Au passage, ses milliers de fans ont pleuré des larmes de crocodiles en apprenant sa disparition alors qu’ils auraient pu réfléchir plutôt à l’engrenage idiot et artificiel qui l’avait conduite à cette mort stupide.

Alors que faire ? Lutter contre les dangers du selfie, c’est un peu comme lutter contre le vent, ou la bêtise, on ne voit pas trop comment régler le problème.
Heureusement des initiatives pointent ici ou là en matière de selfies : en Inde, le gouvernement, suite à plusieurs rapports médicaux alarmants, a fini par instaurer des « zones sans selfies », notamment à Mumbai, dans 16 zones considérées à risque, près de la côte.
Le fait que l’Inde alerte les pouvoirs publics ne doit rien au hasard : de par son nombre d’habitants et de smartphones (800 millions environ !), le continent indien est statistiquement plus exposé à venir gonfler le chiffre des décès, devant la Russie, les Etats-Unis… et le Pakistan (nous retrouvons la culture indienne). De fait, deux études consécutives démontrent que le pays de Narendra Modi concentre à lui seul la moitié des décès.
En Inde, la notion de prise de risque par rapport à la mort n’est pas la même que la nôtre. Par ailleurs, la culture en Inde est très portée sur l’image et l’apparence – Bollywood quand tu nous tiens ! – à tel point que même en qualité de touriste, il n’est pas rare qu’un indien vous « impose » de faire un selfie avec vous ou à tout le moins, vous demande de le prendre en photo avec son appareil. Et ça peut durer un certain temps quand c’est un groupe où chacun veut immortaliser la rencontre, son smartphone en main… ! Amusant la première fois, agaçant à force….
Autre constatation regrettable mais logique : les décès affectent le plus souvent des personnes jeunes (âge moyen de 23 ans) et les hommes prennent plus de risques. Ils sont presque 3 fois plus nombreux que les femmes à goûter au selfie mortel, alors qu’ils seraient pourtant moins nombreux que la gente féminine à s’adonner à ce loisir, selon un rapport publié en 2016 (Computers in Human Behavior, 2016 – Elsevier).
Dans d’autres pays, les problématiques culturelles sont différentes. Les décisions aussi. Ainsi la municipalité autrichienne de Vienne a décidé d’apposer un panneau interdisant le selfie devant le plus célèbre tableau du Palais du Belvédère, le Baiser de Gustave Klimt (l’équivalent de la Joconde au Louvre). Ce ne sont là que quelques exemples, mais d’autres suivront certainement. Cela suffira-t-il ? Pas sûr…
La nature des accidents par selfie rejoint tout l’éventail de la bêtise humaine : chute depuis le sommet d’un pont ou d’un édifice après avoir tenté de prendre la photo la plus acrobatique, accident par arme à feu (le plus grand nombre aux Etats-Unis évidemment), choc ferroviaire suite à un selfie sur les rails, avec un train qui en cachait un autre, électrocutions, noyades ou accidents de bateau en nombre.
Quant à la comparaison du nombre de tués par selfie avec ceux causés par les attaques de requins, l’ironie de l’histoire est que la dernière tendance à la mode, c’est le sharfie (contraction de shark et selfie), autrement dit un selfie… avec un requin ! La boucle est bouclée. A méditer…
