Il y a des effets « techniques » qui sont si populaires que leur consommation en devient irrépressible (pour les uns) ou insupportable (pour les autres). Promis, je vous épargnerai les affres du selfie qui répondrait assez bien à cette définition. J’ai préféré me pencher sur le phénomène bien plus émoustillant du time-lapse, pratique photo-vidéo dont les origines remontent au temps de Méliès mais qui sévit depuis la fin des années 2000 sous sa forme actuelle.
Le time-lapse est peu analysé en dehors de ses descriptifs techniques, alors que le recours à cette manière de filmer suscite l’enthousiasme le plus fou, ou la détestation la plus complète ! 🙂 Cet antagonisme m’a paru suffisamment étonnant pour s’y attarder. Mais d’abord, le timelpase, c’est quoi ?
Le timelapse, ce sont des photos prises à intervalles réguliers, qui, agrégées, produisent un film vidéo en accéléré. Le matériel nécessaire au time-lapse n’est pas conséquent (sauf ambitions pros), car une fonction Intervallomètre intégrée à un boîtier photo ou vidéo, peut suffire. Pour preuve cet exemple très modeste (générique du début) que j’ai réalisé il y a longtemps avec un simple ancien camescope. Les fabricants l’ont d’ailleurs bien compris et intègrent quasi systématiquement la fonction Timelapse sur leur boîtier (de l’Actioncam aux boîtiers hybrides en passant par les smartphones).

Le phénomène du time-lapse touche une large catégorie d’individus : les débutants s’amusent, les amateurs chevronnés agrémentent ainsi leurs vidéos, et les experts paradent avec cette technique, en choisissant des exemples toujours plus spectaculaires. Le time-lapse s’était même emparé d’un générique célèbre : celui de la série House of Cards avec Kevin Spacey, générique qui a d’ailleurs donné lieu à une parodie réussie de Lyon.
Le timelapse reste pourtant un effet singulier dans l’univers de la prise de vues. D’abord il exige beaucoup de patience : un 25e d’image toutes les x (secondes ou minutes), ça prend du temps, voire beaucoup de temps ! Les exemples (extrêmes) de vidéos qui ont néecssité des mois de travail, ne se comptent plus, tellement ils sont nombreux. A l’heure de l’instantanéité du selfie, de la logique du « one push button » et du « je shoote et je regarde aussitôt le résultat sur l’écran », c’est assez méritoire.
La patience est d’autant plus remarquable qu’elle s’accompagne de contraintes environnementales fortes : hors hyperlapse (*), le matériel doit rester à l’abri du vent pendant un moment plus ou moins long pour que la fluidité de la séquence soit parfaite. Et dans un lieu public, le matériel – très visible – doit rester à l’abri de tout enquiquinement éventuel. Bref, réussir son timelapse, c’est maîtriser la technique avec un grand T. Mais quelle récompense à la fin ! On a ici un début d’explication de l’enthousiasme qui habitent ceux qui pratiquent cet effet.
Autre motif d’engouement, l’excitation à découvrir les images au montage. Le mystère du résultat crée tout l’intérêt du timelapse, un peu comme autrefois, un photographe amateur ne connaissait pas le rendu d’une photo avant de l’avoir développée dans la baignoire de sa salle de bains.
Ce préambule étant fait, penchons-nous à présent sur les thématiques propres au time-lapse. Elles expliquent, ells aussi, bien des choses…
(*) Le time-lapse est à différencier de l’hyperlapse, technique plus récente. Les deux procédés sont photographiques mais l’hyperlapse consiste à prendre des prises de vues photo en mouvement, sans utiliser de rail. Le cadreur se déplace à pied, appareil sur trépied, et prend des prises de vues jusqu’à un point fixe, ou autour d‘un objet, en général un monument (par exemple) pour lui donner une dimension spatiale. Puis au montage, il stabilise l’enchaînement de l’ensemble des vues pour donner la fluidité nécessaire. L’hyperlapse utilise souvent des prises de vues en 4K.
Les films de time-lapse pullulent sur le Web, mais paradoxalement, les thématiques qu’ils abordent se comptent sur les doigts d’une seule main. A titre indicatif, on dénombre 247.000 occurrences du mot timelapse sur Vimeo (148.000 avec l’orthographe time-lapse), et 13.100.000 sur YouTube (22.400.000 avec l’orthographe time-lapse) ! Malgré ces milliers de films existants, on peut dégager il me semble tout au plus 4 grandes thèmes propres au time-lapse :
- La Nature magnifiée,
- L’Accélération en milieu urbain,
- La construction de bâtiments,
- Le temps comprimé (hors bâtiments)
Mais même cette classification reste schématique, certaines vidéos pouvant relever de plusieurs thèmes à la fois. Cette raréfaction de thèmes explique sans doute pourquoi les réfractaires au time-lapse ressentent souvent cette impression de « déjà vu » et se lassent de cet effet. D’autant que le timelapse, fatalement muet à la prise de vues, est toujours sonorisé par une bande son musicale, ce qui contribue un peu plus à uniformiser les vidéos.
Au final, j’ai sélectionné des exemples simples, révélateurs ou emblématiques, fruit d’une déambulation assez longue sur le sujet, et donc forcément partiale et personnelle, tant les exemples sont foisonnants…
1) La Nature magnifiée
Les reflets de nuages, les alternances jour-nuit, le lever / coucher du soleil, et les ombres portées sur des reliefs montagneux, signent d’innombrables vidéos en time-lapse. On peut y voir une ode à Mère Nature, et à ses paysages grandioses. Il y a sans doute aussi un côté hautement magique à produire ainsi des effets magnifiés et irréels sur le ciel, les montagnes ou l’eau. Et l’effet est d’autant plus tentant que la nature est par nature (sans jeu de mots) statique et lente (le plus souvent).
On comprend mieux pourquoi les aficionados du time-lapse exultent quand les nuages prennent des allures féeriques, et que les ombres donnent aux montagnes des formes aussi grandioses que fantomatiques. Mais comme de très nombreux films de time-lapse emploient ces mêmes recettes, plus on exploite ce filon, plus l’effet perd en intensité. Surchargés de vues en accéléré sur des nuages, certains spectateurs saturent.
Titre : Patagonia Time Lapse Video.
Auteur : Adam Colton
La Patagonie en time-lapse. Un grand classique du time-lapse, film déjà ancien, qui a recueilli 2100 like. Pourtant, rien de très exceptionnel dans ce court , qui malgré ses 2’48 » seulement, paraît bien long et n’est pas d’une très bonne qualité image.
Titre : Magical Europe – 4K Timelapse.
Auteur : StanChang
L’Europe à travers 30 pays. Un très bel exemple en 4K, plus récent (2014) avec une qualité d’image irréprochable cette fois. L’auteur s’est donné les moyens de ses ambitions : 60 vols aériens, + de 1000 time-lapse vidéos, plus de 200,000 images et presque 20 terabytes de données… Comme récompense, 7027 like… (et plus d’1 million de vues sur YouTube). Et sans doute, la satisfaction d’avoir réussi cette compilation de vues magnifiques.
Titre : Treasures of Zakynthos.
Auteur : Maciej Tomków
C’est de loin mon time-lapse préféré ou plus exactement mon intro préférée. Car les 1re 1’30 » de l’île grecque de Zakinthos sont un pur régal artistique, doublé d’une grande maîtrise technique alliée à un sens profond de la rythmique. Un seul mot : chapeau ! Le réalisateur tient une thématique Nature (une île grecque) qu’il rend originale (grâce à un vieux cargo échoué sur un plage touristique) et qu’il ne lâche qu’au bout d’1’30 ». Il y revient à la toute fin en esquissant de jolis plans de ciels étoilés, mais il produit un film trop long de mon point de vue qui perd en intensité. Sans doute l’auteur a-t-il voulu justifier ses 4 voyages, et ses 840 heures passés sur l’île de Zakynthos !
Ce film a malgré tout décroché plusieurs nominations et prix dont le gagnant du « Best Timelapse » au Los Angeles Independent Film Festival Awards.
2) L’accélération en milieu urbain
Accélérer des piétons, des voitures, des bateaux…Bref accélérer des humains ou des objets qui sont déjà bine mobiles, dans un milieu souvent urbain. Voilà ce qui signe de très nombreuses vidéo en time-lapse. Ce type d’effet peut être considéré comme purement visuel et graphique, avec une volonté avant tout rythmique.
Mais en arrière-plan, nombre de vidéos montrent souvent la frénésie d’une société où tout va vite, en accélérant l’environnement que nous côtoyons, pour en accroître la dimension un peu folle. Problème là aussi : à l’exception de petits génies comme Rob Whitworth ou Keith Loutit, l’accélération en milieu urbain produit des vidéos souvent répétitives et similaires…
Titre : Patience
Auteur : Paul Richardson
La frénésie de la société où tout va vite s’exprime particulièrement bien dans cette vidéo de Paul Richardson (« Patience – 4k timelapse movie ») dont de nombreuses scènes ont été tournées à Londres et Paris… Mélange de time-lapse et d’hyperlapse, l’ensemble est agressif mais détonne…
Titre : Barcelona GO !
Auteur : Rob Whitworth
Notre coup de coeur de cette thématique revient sans doute à cette vidéo de Rob Whitworth intitulée « Barcelona GO ! » qui mêle time-lapse classique et hyperlapse (*) pour atteindre un degré de technicité et de maîtrise, vraiment spectaculaire. Du grand art. Les 16300 like de Vimeo et les 2,4 Millions de vues (des chiffres rares sur Vimeo) en attestent…
3) La construction de bâtiments
La tendance est en forte hausse, à en devenir obsessionnelle : c’est celle qui consiste à présenter la construction d’un édifice, du premier au dernier jour d’achèvement. Côté créatif pur, scrutez la vidéo de Keith Loutit sur Singapour, qui vaut son pesant d’or.
Les projets de ce type sont souvent pharaoniques puisqu’ils se déroulent en général sur plusieurs mois, voire plusieurs années. Ils reflètent une volonté de garder en mémoire la genèse et la progression d’un édifice… comme un acte de mémoire et de création à part entière, de la naissance jusqu’à l’entrée dans les lieux.
Ces vidéos ont de plus en plus souvent une vocation utilitaire et documentaire, sans prétention créative, pour le plus grand bonheur des petits et des grands.
Titre : 3 years Renovation timelapse.
Auteur : Renovation Time Lapse
Cette vidéo montrant la rénovation d’une maison entre 2012 et 2015 est typique et révélatrice de l’acharnement de certains photographes à faire du time-lapse sur un seul projet pendant plusieurs mois ou comme ici, plusieurs années. Au total : 14517 images !
Titre : Chicken Coop! Time Lapse Video.
Auteur : Mikes Homestead
Du coup, pourquoi donc ne pas montrer aussi la construction d’un abri pour poulet ! Soit l’équivalent de 30 heures de travail en quelques minutes. Et on ne sait jamais : ça peut donner des idées de bricolage. On s’ennuie ferme si on n’est pas passionné par les gallinacés, mais je vous montre cette vidéo car elle est très révélatrice d’une tendance actuelle : présenter le fruit d’une construction, quelle qu’elle soit, en time-lapse.
Titre : Timelapse of a Pileated Woodpecker creating a cavity.
Auteur : Tara Tanaka
Une variante sympathique et presque humoristique, avec l’auto-construction d’un habitat … par un pic-vert 🙂
Titre : Official 11 Year Time-Lapse Movie of One World Trade Center.
Auteur : EarthCam
Dans cette vidéo devenue aussi célèbre qu’émouvante, on y voit probablement la vidéo time-lapse qui s’est déroulée sur le plus grand nombre d’années. La caméra de la société Earthcam (société spécialisée dans la technologie des webcams) a filmé l’ancien site des tours jumelles; d’octobre 2004 au jour du Memorial Day 2015. Durant 11 ans, EarthCam’s a capturé des centaines de milliers d’images haute définition de la construction du One World Trade Center, et un team créatif a édité manuellement les séquences pour créer cette vidéo exclusive.
Titre : The Lion City II – Majulah.
Auteur : Keith Loutit
Notre coup de coeur absolu de cette thématique propre aux constructions, avec un film très récent de 2016. On y découvre Singapour sur une durée de 3 ans, une ville où l’australien Keith Loutit réside et a filmé depuis les mêmes endroits. L’auteur, Keith Loutit, n’est évidemment pas un inconnu. C’est ce créatif qui est déjà à l’origine des films hallucinants en tilt-shift, vous savez cette variante du time-lapse, faisant croire à l’idée de maquette…
The Lion City II – Majulah comporte des plans si incroyables qu’on peine à comprendre comment l’auteur les a réalisés ! Une certitude, martelée par Keith Loutit en personne, aucune prise de vues n’a été réalisée sur ordinateur, malgré les apparences.
Au total, 500 photos par jour, soit pas loin de 1 million d’ images et plus de 10TB de datas compressés. Mais surtout : beaucoup, beaucoup de talent… Déjà 9059 like et 1,2 millions de vues sur Vimeo. Bref, l’auteur signe ici (à nouveau) un pur chef d’oeuvre. Mais en même temps, un film un peu angoissant sur l’évolution des grandes cités asiatiques.
4) Le temps comprimé (hors bâtiments)
Sans doute lassés du time-lapse montrant soit des nuages, soit des piétons déambulant dans des rues, ou des maisons individuelles se construisant en quelques minutes, certains réalisateurs s’orientent vers des sujets plus originaux… mais pas toujours beaucoup plus intéressants…
La problématique du temps comprimé est de plus en plus présente dans les time-lapses, qu’il s’agisse de la traversée d’un A380 par dessus l’Atlantique, de la vitesse à laquelle des fourmis dévorent un gecko ou d’une (jolie) maman dont le ventre grossit à vue d’oeil (vidéo plutôt touchante et réussie par ailleurs).
Moralité : quand le photographe maîtrise un événement au moyen d’un time-lapse, c’est sans doute la seule manière qu’il a enfin trouvée… de maîtriser le temps ?
Titre : A380 Cockpit Flight Timelapse from Frankfurt to San Francisco (SFO) 9300km.
Auteur : Cloudsurfing
Un trajet en A380 Frankfurt-San Francisco, le temps d’un voyage de 9300 kms. Une vidéo absolument sans intérêt (de mon point de vue) mais qui a récolté quand même 582 like… Sacrement bien noté pour un film qui, de surcroît, n’est pas reproductible par un personnel autre que navigant. Mais ce film, relativement récent (mi-2015) va certainement inspiré d’autres « auteurs ».
Titre : Time lapse – whole gecko eaten by ants in just a few hours!
Auteur : JaGe090879
Le temps d’un processus « naturel » : un gecko mangé en quelques heures
1/2 journée pour filmer, 11 millions de vues. Un succès un tantinet exagéré, mais typique ds folies de YouTube où les vidéos les plus débiles l’emportent sur celles qui sont le fruit d’un travail d’orfèvre. finalement, le time-lapse n’échappe pas à la règle.
Titre : Twin Pregnancy Progression.
Auteur : US Japan Fam
La grossesse d’une maman qui attend 2 jumeaux, entourée par le père et le « grand » frère. Sans doute la palme du time-lapse le plus sympathique et le plus humoristique. On peut aussi s’amuser sur la mise en scène de ce type de vidéo qui aura nécessité au bas mot 9 mois de dure patience… Finalement, un film en timelapse, c’est peut-être aussi une forme d’accouchement qui exige patience, abnégation, douleurs et joie ?
Titre : Solid.
Auteur : Seb kraemer
On terminera par un film en marge de cette thématique, qui par le plus grand des hasards, nous a été envoyé quelques jours avant la rédaction de cet article. De nature expérimentale, cette vidéo mêle time-lapse, hyperlapse et stop motion, avec 7000 photos, et 7 mois de tournage. Pas mal pour un p’tit cube….
Le court métrage d’animation, non-racontable car très visuel, met en avant un solide (un cube) sur plus de 60 murs. Une vidéo frenchie qui sort du cadre habituel, preuve que le time-lapse peut encore se renouveler et s’inventer.
